L'expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs
Avant même que la campagne ne soit officiellement lancée par la commission électorale autonome mise en place par une assemblée spéciale de l’UPMB (hommes des médias) et le CNP ( les patrons des médias) les candidats font déjà la course aux voix, chacun à sa manière et chacun avec ses moyens. Depuis que cette désignation est devenue un quasi enjeu politique, le système a fini par fonctionner comme chez les hommes politiques à la différence dangereuse qu’aucune règle interne à la profession, aucune charte électorale ne balise la voie aux comportements éthiques des candidats comme des électeurs.
Pour peu, il faudra craindre qu’on ne tombe dans le vote censitaire et qu’on ne vire en direction de ce que nous, journalistes, avons la délicieuse jouissance, en tant que rempart moral de la société et de la démocratie, de reprocher aux hommes politiques pendant les élections : l’achat des consciences. Les promesses n’engageant que ceux qui y croient (dixit les politiques) et le débat de fond sur un projet de société intéressant peu les professionnels à la base, une bonne partie de l’électorat journalistique se sentant fataliste quant à l’avenir de la profession, de leur propre promotion professionnelle, de la crédibilité et de la qualité du métier, les joutes électorales au sein de la profession, finissaient toujours par ressembler à un jeu de clubs, où les cartes sont distribuées d’avance. Cette fois-ci, le sérieux mis dans l’institutionnalisation de la prochaine élection, la conscience des membres de la commission autonome, mise en place, quant à la crédibilité de la consultation et les sérieuses candidatures annoncées présagent d’un changement dans la qualité des hommes qui aspirent à diriger ce formidable instrument de régulation qu’est la Haac. Pour peu que chacun soit jugé et choisi équitablement dans un jeu clair et démocratique, sur fond d’un débat élevé, concernant l’avenir d’une profession en pleine évolution, mais paradoxalement gangrenée par des stigmates diverses, le pari du sérieux sera gagné. Pour cela la commission doit veiller à une attention particulière dans la conception des règles d’éligibilité des candidats afin qu’aucun doute ne vienne ternir une si belle aventure sur la voie d’une institution qui a besoin aussi d’oxygénation.
Redorer le blason du secteur presse
Les enjeux de la prochaine Haac, au-delà de la fièvre électorale sont importants. La structure de base du métier, l’entreprise de presse, souffre aujourd’hui, à quelques rares exceptions près, d’une très grande faiblesse du capital technique et financier, de la gestion symptomatique des ressources humaines, souvent laissées à leur propre survivance dans des emplois peu stables, mal payés ou pas, dans un dédale de pauvreté entraînant parfois des comportements indélicats, comme des chantages négociables ou la mendicité des perdiems. Et pourtant, que de sessions de formation sur le tas, organisées par les associations professionnelles, la Haac et autres institutions pour relever le niveau culturel et professionnel ; tout ceci financé soit par l’aide de l’Etat à la presse, soit par des fondations étrangères ! En somme, la situation dans les entreprises de presse est telle, qu’elle laisse ceux qui ont été formés, à coups d’argent du contribuable, retomber inévitablement dans des cadres de travail, en deçà de l’idéal proposé par les formations professionnelles. Pour peu, on peut se demander si la formation, in situ, au sein même de l’entreprise n’est pas la meilleure solution. A condition, bien évidemment, que l’encadrement rédactionnel et la gestion du capital financier, technique et humain soient aux normes de qualité et de stabilité. C’est ce qui fait défaut dans la plupart des entreprises, dans la branche presse écrite.. Et c’est cela qui nécessite, qu’audelà de la simple déclaration de création de journal, exigée par la loi 60-12 sur la liberté de la presse, d’autres textes viennent engager, en ce qui concerne la presse écrite, l’entreprise à un minimum de normes de rentabilité et de qualité dans un contexte en pleine mutation technologique et en quête de ressources humaines, de plus en plus spécialisées, compétentes pour faire face à des informations tout aussi complexes. Informations de plus en plus complexes, pour lesquelles la presse qui a la prétention d’être l’interface pour l’opinion publique (lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs) est menacée par l’obsolescence des connaissances professionnelles, technologiques et manageriales. Si les entreprises de presse étaient mieux gérées, mieux appuyées par un allègement de certaines grosses charges fiscales et de fabrication, si la vision des jeunes qui travaillent au sein de ces entreprises était orientée par leurs encadreurs et leurs patrons, vers leur promotion sociale, l’excellence de leur background scientifique et la conscience professionnelle bien récompensée, si la qualité de l’encadrement professionnel au sein de leurs rédactions, était mieux affirmée en bagage intellectuel comme en aptitude professionnelle et en expériences certaines, on éviterait un peu plus toutes ces jérémiades -justes mais lassantes- de nos partenaires et de l’opinion publique contre des comportements de survie de certains professionnels, avérés ou clandestins, projetant une fausse image de la profession. Voilà l’un des défis de la prochaine Haac : aider les patrons et les promoteurs, sous formes d’appuis et d’expertises à mieux peaufiner leurs projets de création et à mieux les gérer dans leur propre intérêt, mais aussi dans celui des jeunes journalistes utilisés à la tâche. Il faut préparer un secteur de presse viable économiquement et porteur d’une relève de jeunes très compétents, expérimentés et de pratiques éthiques enviables, respectés et de renommée excellente.
Auditer et réformer l’aide à la presse pour son efficacité
L’aide à la presse elle-même, qui ne semble pas, depuis quelques années de mise en oeuvre, avoir atteint les objectifs de qualité et de stabilisation des entreprises de presse, doit être réformée dans le sens d’une plus grande responsabilisation des travailleurs formés et des entreprises aidées, sans qu’elle ne donne plus l’impression d’avoir été un pot de miel qui a attiré plein de journaux et de besoins associatifs dans le passé, sans effets palpables et durables avant de ne devenir qu’un saupoudrage pour contenter le plus grand nombre de journaux ou médias, sans apporter l’appui décisif dont ont besoin souvent les médias. L’aide doit être repensée davantage en terme de projets de transformation de l’entreprise de presse, programmées sur des référentiels d’amélioration de la professionnalisation et de la spécialisation des ressources humaines, de développement de l’outil technologique et de gestion à tous les niveaux de l’entreprise. Le suivi-évaluation des projets présentés, afin d’accompagner leur réalisation et l’évolution des différents objectifs visés, en mettant en place des outils rigoureux d’évaluation sera des atouts à la consolidation de l’entreprise de presse, qui demeure le moule dans lequel se forgera une presse vraiment indépendante et de qualité. Il est certain qu’il faut augmenter l’enveloppe de l’aide, la porter même au milliard, s’il le faut, pour la promotion d’une presse utile au renforcement de la culture démocratique. Cependant, on ne peut le faire sans un état des lieux sérieux, sans un nouveau audit diagnostic de la gestion et des résultats de l’aide depuis ces dix dernières années, sur l’entreprise et ses ressources humaines, afin de cerner les vrais besoins, les goulots d’étranglement, pour plus d’efficacité, dans un cadre plus facilement évaluable. La question de la gestion des fréquences doit être elle-aussi mieux étudiée, pour qu’il n’y ait plus de conflits d’attribution, de batailles de procédures et de prérogatives, qui ne font qu’attiser les pressions et la lutte des lobbies compliquant le travail serein et technique de l’organe de régulation. Qu’il y ait plus de sérénité et de respect des prérogatives des uns et des autres dans l’esprit de la constitution et des lois qui régissent le domaine des compétences du ministère de la communication et de la Haac, dans la gestion des questions relatives aux fréquences et aux nominations des directeurs des organes de presse publics dans un esprit de franche collaboration et de respect des prérogatives constitutionnelles. D’où aussi, un des importants chantiers de la prochaine mandature de la Haac devrait être la réforme de la loi organique, dans un contexte plus serein, non conjoncturel, dans un esprit participatif où les professionnels et les consommateurs des médias devraient être au premier plan du débat.
Se protéger contre les aléas de la politisation et du lobbying à outrance !
Faire en sorte que la Haac de demain, échappe davantage, par le respect de l’esprit neutraliste et de réserve qui transparaît dans la loi organique, au champ clos des luttes politiciennes et de la guerre des lobbies. Car la Haac de demain a des exigences nouvelles de modernisme à l’ère de la numérisation et des nouvelles technologies toujours plus évolutives, de professionnalisation et de revalorisation de son rôle de régulation. Elle sera engagée dans une quête plus forte d’affirmation vis-à-vis des autres institutions, pour être davantage la balise mais aussi le bouclier de la liberté de la presse et du travail des médias à tous les niveaux ( journalistes, techniciens de la production, de la diffusion, de l’infographie, les caricaturistes etc) dans les règles de l’art, devra, à travers ses membres, s’épauler. Défendre quelque chose de fondamental à leur crédibilité, ne pas se découvrir politiquement et à outrance, garder la réserve qui garantit quelque peu l’indépendance et l’autonomie de l’institution. On sait que c’est ce mal qui met aujourd’hui en difficulté certaines institutions, victimes, à tort ou à raison, des a priori politiciennes. Comme on peut le constater, les votes des professionnels comme les désignations par le parlement et le président de la république, seront comptables, devant l’histoire du renforcement et du recentrage ou non de cette institution, sur des valeurs qui ont poussé les professionnels de la presse à suggérer un organe de régulation et de protection du 4ième pouvoir à la conférence des forces vives de la nation en 1990. Les membres des mandatures successives ont été pour la plupart des hommes de grande qualité et de grandes compétences, mais le temps a toujours raison de tout, dans un pays où il est si difficile de préserver les valeurs intrinsèques face à un environnement fortement politisé et la poussée des lobbies qu’ils soient politiques ou économiques. Les enjeux étant plantés, chaque candidat sait à quelles exigences, il s’engage. La suite, les élections qu’on souhaite transparentes et équitables, n’est pas à négliger. Elle conditionnera la crédibilité de ceux qui auront le suffrage des professionnels pour aller demain représenter la profession au sein de l’institution. Une Haac crédible, est un miroir pour l’opinion de juger à sa juste valeur les réalités du progrès de notre presse en dépit des écueils qui existent çà et là.
Auteur(s) / source : Léon BRATHIER