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L'expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs

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Chronique de Roger Gbégnonvi : Mon devoir d’homme ou de femme ou la vie est un projet d’excellence

Quelque part au Bénin, récemment. Message téléphoné d’une brigade territoriale. ‘‘Suicide par pendaison…Femme d’une soixantaine d’années…Mettre fin à ses souffrances.’’ Stop. Des indices vous permettent de vous dire que la suicidée a le niveau du baccalauréat et beaucoup d’expérience professionnelle, et qu’elle est morte dans de profondes angoisses.
Et vous restez avec le papier entre les mains. Songeur. Vous revient opportunément à l’esprit – la mémoire a ces tours de grande prestidigitatrice pour raccrocher instantanément le passé reculé à l’immédiat présent – vous revient donc à l’esprit un souvenir pas moins troublant de votre enfance lointaine. Les années 50 au siècle dernier. Lourdement soupçonné d’avoir édifié sa fortune sur le trafic d’enfants, un notable de Ouidah, septuagénaire, s’enferme dans ses appartements et se donne la mort pour échapper au déshonneur.
Et vous restez avec le papier entre les mains. Songeur. Avec sur les bras une sagesse de ‘‘la vie à tout prix’’ qui vient de prendre beaucoup de plomb dans l’aile. ‘‘L’on doit rester en vie pour manger les fruits de ses performances.’’ Car ‘‘la vie se mange’’, chacun le sait. Au regard de ce grand festin, aucune mort n’a de sens, et la mort par suicide apparaît comme l’abomination des abominations. A moins que l’on meure et se donne donc la mort pour encore mieux ‘‘manger la vie’’. Or cette femme récente et cet homme lointain n’invoquent pas l’au-delà pour justifier leur suicide, l’au-delà où l’on vivrait mieux encore qu’ici-bas. Ils invoquent respectivement l’absence de bonheur et l’absence d’honneur. Mais alors pourquoi ne pas vivre dans le malheur en espérant que le bonheur reviendra ? Pourquoi ne pas vivre dans le déshonneur en espérant que l’honneur reviendra ? Quoi ! l’espoir ne fat-il plus vivre ?
Et vous restez avec le papier entre les mains. Songeur. Pris au collet par l’évidence. Non, l’espoir ne fait pas vivre. Du moins pas n’importe quel espoir. Pas l’espoir du bonheur quand on gît au fond du malheur. ‘‘Maudis donc Dieu et meurs’’, dit à Job sa femme au plus fort de la déchéance physique de l’homme frappé par Dieu pour l’exemple. Pas l’espoir de l’honneur quand on gît au fond du déshonneur. ‘‘Qui peut vivre infâme est indigne du jour’’, écrit Pierre Corneille dans le Cid. Qui peut vivre sans honneur est indigne de vivre. La cause est entendue : l’alliance du bonheur et de l’honneur, voilà le socle de la vie de l’homme ou de la femme. La seule vie qui vaille, c’est la vie maintenant dans le bonheur et dans l’honneur. Pas l’un sans l’autre. Car l’homme lointain avait l’aisance, le bonheur matériel. Mais qu’est le bonheur dans le déshonneur ? Il s’est donné la mort pour en finir avec l’insupportable absence d’honneur. Car la femme récente jouissait de tout son honneur. Mais qu’est l’honneur sans le bonheur ? Elle s’est donné la mort pour en finir avec l’insupportable absence de bonheur.
Et vous restez avec le papier entre les mains. Songeur. Vous vous interrogez sur ce que vous êtes venu faire ici-bas. L’éternelle question du sens de la vie. A la recherche du sens et transi d’angoisse, l’on se projette dans l’au-delà qui fait le lit douillet des religions. Supprimer la perspective du voyage post mortem vers l’au-delà, c’est enlever à toute religion toute raison d’être. Ni témérité ni imprudence cependant. Laisser les choses en l’état et se demander tout simplement pourquoi le dernier souffle d’un chien crevé irait se perdre dans le grand souffle de l’univers pendant que celui d’un homme décédé le projetterait dans le Nirvana, au Paradis, dans le cercle reconstitué des ancêtres. La réponse claire et courageuse à cette question devrait amener l’homme ou la femme à prendre par la main celui qui les a définis magnifiquement comme ‘‘sel de la terre et lumière du monde’’. Accomplir son devoir d’homme ou de femme est le seul chemin pour mourir, non pas en paix, mais sans angoisse. Or le bonheur et l’honneur ne se mesurent pas à la quantité mais à la qualité. Mon devoir d’homme ou de femme consiste donc à rechercher toujours pour moi-même et pour tous autour de moi la qualité de la vie. D’autres diraient l’excellence.
La vie est un projet d’excellence
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